Adriana n'était pas là...

Publié le par Bertrand


J'ai donc essayé de la remplacer, du mieux que j'ai pu, vous pouvez me croire, et cela n'a pas été facile ! J'ai même passé la nuit à tenter une couleur et à tirer sur mes cheveux pour les allonger un peu. Mais là, je dois reconnaître ma défaite.

Comme chaque année, nous avons eu notre ouikende "Elle-est-pas-là-Adriana-?". LE ouikende où l'on ravale ses réticences pour descendre dans la rue récolter de précieux euros. Lesquels nous serviront ensuite à faire fonctionner le mieux possible les trois branches de notre activité : le secourisme, la formation aux premiers secours et le social (distribution de repas, vestiboutique...).

Bref, comme chaque année, on se poste à un coin de rue, en faisant bien attention de ne pas empiéter sur le territoire des commerçants, et comme chaque année, malgré cela, on se fait virer ou contrôler par un vigile (qui vous fait bien comprendre qu'il n'y est pour rien, lui, ce sont les cerbères des caméras de surveillance qui l'ont envoyé). Vous croyez que la rue est à tout le monde ? Bin non. Bon, c'est pas grave, on trouve toujours un bout de trottoir orphelin.
Comme chaque année, aussi, on fait chauffer le sourire 5bis. Fruit d'un long travail de préparation, d'études et d'amélioration sur le terrain, le sourire 5bis est l'arme absolue, l'aspirateur à monnaie. Même s'il comporte le risque de se coller une crampe carabinée et de ressembler au Joker le reste de la semaine, le sourire 5bis, accompagné d'un "bonjour" personnalisé, on n'a jamais fait mieux (le flingue sur la tempe, c'est complètement has-been).
Comme chaque année, vous devenez un expert du décrochage d'autocollants. Ces petits autocollants que certains donateurs collectionnent à l'intérieur de leur portefeuille et vous montrent comme des trophées, des bons points, des étiquettes de grands crus ("Celui-là, c'est celui de 1981, quand la gauche est arrivée au pouvoir ! Qu'est-ce que j'ai pu donner cette année-là...").

Et c'est ainsi que, comme chaque année, on assiste au défilé des mêmes attitudes, formidables et généreuses. Petite compilation non exhaustive de ce que l'on a vu :

- La petite vieille trop contente de taper la discute qui vient vous raconter pendant un bon quart d'heure les dernières aventures du petit-fils, en digressant allègrement sur son quotidien, à elle, avec ses petites misères, ses problèmes de santé et son chat.
- La personne qui s'excuse en donnant 5 €, "parce qu'elle n'a que ça", alors que c'est un don supérieur à la moyenne.
- Celle qui compte en même temps, histoire de bien annoncer le montant ("Vous voulez un reçu peut-être ?" ^_^).
- La jeune fille au sourire ravageur à qui, si l'on était célibataire, on donnerait bien un numéro de téléphone plutôt qu'un petit autocollant.
- Les enfants, qui prennent un malin plaisir à mettre la piépièce à côté de la fente plutôt que dedans. Il doit y avoir une compétition secrète. Tous les mômes de France ont dû se passer le mot. La consigne a certainement circulé dans toutes les cours de récréations. C'est effrayant, ce complot en couche-culotte.
- L'autre jeune fille, celle au décolleté plongeant. Nouvelle victime du sourire 5bis. Même chose que pour la précédente. Si vous partagez votre trottoir avec d'autres quêteurs mâles, c'est la bagarre ("Mon tronc, Mademoiselle, mon troooooonc ! Moi, moi moiiiiii !!!") et la belle repart couverte d'autocollants, plus décorée qu'un poilu du 14-18.
- La fille pas jeune mais à la poitrine encore plus opulente, qui vous l'offre fièrement en attendant que vous lui punaisiez ledit autocollant, telle la médaille du bienfaiteur, tandis que vous en êtes encore à vous demander si vous le collez sur le téton droit ou alors le gauche ?
- Celui qui vous la joue à la Bill Murray dans Un jour sans fin (et vas-y que je me tâte les fouilles pour bien te faire comprendre que je n'ai pas mon portefeuille...).
- Celui qui n'a visiblement pas beaucoup de moyens, mais qui va quand même vous donner 5€ de son RMI, "parce que c'est important, d'être solidaires".
- Le p'tit mec à casquette de travers et collier de barbe finement ciselé qui s'approche d'un air rebelle en dodelinant des épaules. Dans un premier temps, vous vous demandez s'il ne vient pas vous piquer votre tronc ou demander un impôt sur SON bout de trottoir. Et puis, sans rien dire (mais tout en mastiquant bruyamment son chewing-gum), il sort toute sa monnaie et la donne. Y a au moins deux paquets de clopes là-dedans, ou un téléchargement du dernier titre de Diam's sur son mobile.

Et ainsi de suite. Avec parfois une nouveauté. Comme ces deux moines bouddhistes blancs qui voulaient m'offrir leur sandwich ("Eh, les kojak habillés en rideaux Bouchara, je ne suis pas en train de faire la manche !!!").
A la fin de la journée, votre bras pèse deux tonnes et demi, vous commencez à développer une tendinite au poignet, vous avez perdu deux ou trois centimètres et le trottoir portera à jamais la trace de votre alourdissement progressif. Mais vous avez aussi développé un sixième sens très particulier. Une sorte de radar intégré. Vous repérez au moindre changement d'attitude (ralentissement du pas ou marque de dilemme intérieur au niveau du front, par exemple...) ou au moindre froissement de porte-monnaie, qui sera votre futur bienfaiteur.

Comme chaque année, je suis rentré chez moi en imitant Marie-Pierre Casey et en grommelant que non, décidément, "j'f'rai pas ça tous les jours".
Mais comme chaque année, je suis rudement content de l'avoir fait, d'avoir croisé ces sourires, et d'avoir eu autant envie de dire : "Merci".

(L'année prochaine, je me déguise en Moebius !!! Non, non, je ne me trompe pas de sujet : http://www.toutenbd.com/article.php3?id_article=2493)

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jean-philippe 20/05/2008 18:21

Un fort belle action !! louable et généreuse et qui compte beaucoup pour sauver des vies humaines !! merci pour cela !! et merci pour ton humour !!

Bertrand 21/05/2008 00:28



Merci à toi. Mais mon humour, je n'y suis pour rien, c'est de famille !



Vieux Félin 20/05/2008 14:28

C'est beau, Bertrand, cette tranche d'humanité servie comme comme un ptit four à une avant-première... Tu fais le cynique moi-pas-toucher, mais t'aimes ça... hein? Sal.... !!!!Bel article, à mon corps défendant, j'ai prêté plus d'attention aux lignes qu'au dessin... Comme quoi, on peut arriver à penser que t'es vrai! Si je passe commande pour que tu m'écrives un article dans ce genre-là, ça cherche dans les combien, pour le tronc biensûr!Bise Baille GRrr

Bertrand 20/05/2008 14:56


Tu te souviens du casse de la Société Générale ? Enfin, de son montant, surtout...

Bises, vieux matou.


Achdé 20/05/2008 12:56

plus c'est gros, plus ça m'amuse. Vraiment drôle et  tellement vrai !

Bertrand 20/05/2008 13:01


Merci !
(mais je ne suis pas gros, j'ai juste un peu d'embonpoint... mouarf !)


Mexico Valdez 19/05/2008 23:45

Bon récapitulons :-Tu portes des jupes en disant que c'est des kilts.-Tu mets des perruques blondes-Tu portes des soutifs rembourés
Maintenant tu raccoles.
Tu aimes les suchis ?

Bertrand 20/05/2008 00:15


Bien sûr que j'aime les sushis, c'te question ! Euuuuuh... Oui, mais en fait, non...


babel92 19/05/2008 23:03

Je l'ai fait une année. C'est vrai que les réactions des gens sont intéressantes à observer, avec les gamins tous fiers de glisser la pièce donnée par les parents (y sont bizarres par chez toi à la mettre à coté, ou tu avais vraiment mis des échasses pour pas être à leur hauteur ?), les adultes qui donnent, ceux qui râlent ('core une arnaque), ceux qui ont plus de sous parce que c'était la sortie d'un hypermarché...des tranches (tronches ?) de réactions humaines prises sur le vif.

Bertrand 20/05/2008 00:14


Et amplifiées, parce que tu les vois "de l'autre côté".